« Je sais qu’un jour, l’Etat Islamique viendra ici tôt ou tard. »

IRAK – Amsha Ali Alyas est une yézidie de 19 ans rescapée d’ISIS. Elle était enceinte lorsqu’elle fut mise en vente, elle, et son fils en bas âge, au marché de Mossoul. Elle ne fut pas vendue mais plutôt choisie par un chef djihadiste qui « tomba sous son charme », près à prendre soin d’elle lors de sa grossesse et prendre son enfant d’un an « comme le sien ».

En août dernier, les djihadistes arrivèrent dans la région de Sinjar au nord de l’Irak, s’emparant de centaines de milliers de maisons yézidis, une minorité religieuse longtemps persécutée. Les familles qui ont pu fuir à temps vers les montagnes, telle une scène biblique, furent épargnées par les massacres qui allaient suivre. Les mois qui suivirent furent tout aussi violents, confirmé par la découverte de tombes massives et de captives fugitives racontant l’horreur que faisait régner les djihadistes. Les femmes capturées furent placées dans un bus puis à l’arrivée, elles furent emmenées par les hommes vêtus de noir dans une grande salle où ils allaient célébrer leur victoire. Entre les cris et les larmes des femmes et des enfants, les djihadistes tiraient de partout en l’air et mangeaient des cookies pour fêter l’évènement. Après la fête, le marché aux esclaves s’ouvrait.

Les hommes proposaient leurs offres, achetant des femmes pour moins de 15$. Parmi les acheteurs, des étrangers, comme des hommes locaux – Amsha reconnut plusieurs habitants de Sinjar. Les hommes qui ne voulaient pas d’enfants prenaient les femmes séparément, les laissant à Mossoul, où ils seront entrainés par l’école qui forme les djihadistes. Plusieurs femmes tentèrent de se suicider avec leur foulard. Certaines y parvinrent. Amsha était elle aussi plongée dans le désespoir. Mais à cause de son fils, elle décida de vivre. Le marché des esclaves continua pendant dix jours avant qu’Amsha soit repérée. Au lieu d’être vendue, elle fut simplement choisie par un homme qui voulait la prendre en charge.

« Personne ne la touche, dit-il. Cette femme est à moi. »

Au début, elle résista. Quand il lui dit qu’il voulait la marier et adopter son fils, elle refusa. « J’ai un mari ». Fou de rage, il la frappa et la menaça de la vendre à un combattant en Syrie. Il l’invitait à se convertir à l’islam.

« Le problème avec ta religion c’est que tu ne connais pas Dieu. On veut juste que tu rencontres Dieu. »

Une nuit où l’homme était parti combattre, Amsha était enfermée dans sa chambre avec son enfant, quand celui ci se mis à pleurer car assoiffé. Comme personne ne répondait à ses appels à l’aide, elle se mis à frapper sur la porte jusqu’à ce qu’elle cède. Avec son fils dans les bras, elle se précipita dans la cuisine, où elle trouva deux combattants endormis. Il était minuit, et le reste de la maison était calme. Amsha saisit cette opportunité pour s’échapper de la maison, son fils dans les bras, dans le noir, au péril de sa vie.

Elle marcha pendant quatre heures, sans se faire repérer, jusqu’à ce qu’elle rencontre un homme sur un pont. Elle lui raconta tout ce qui lui était arrivé. L’homme la rassura en lui disant qu’il l’aiderait. « Tu es comme ma fille, je ne te ferai rien ». Il l’amena chez lui et la laissa appeler sa famille. Il la cacha pendant trois jours et planifia sa fuite pour échapper aux emplacements de l’EI et lui permettre de sortir de la ville. Un voisin kurde lui donna la carte d’identité de sa femme qu’elle montrerait aux autorités ;  la carte précisait qu’elle était une résidente musulmane de Mossoul. On lui donna également un longue robe ample noire pour camoufler son corps. Sa fuite fut un succès et elle put quitter la région sans contrainte.

A midi, elle retrouvait son frère qui croyait ne plus jamais la revoir.

Aujourd’hui, elle porte le même fouloir qu’elle portait lorsqu’elle pleura la mort de son mari quand il fut exécuté devant elle et son enfant par l’Etat Islamique. Elle accoucha après sa fuite. Mais peu de choses ont changé depuis qu’elle a retrouvé sa famille à Duhok, une ville qu’elle et des dizaines de centaines d’autres yézidis ont pu rejoindre après avoir fui les djihadistes. Elle vit maintenant avec ses deux enfants dans un bâtiment à moitié construit, sans carrelage, tuyauteries ou matériel. Elle n’arrive plus à dormir, terrifiée à l’idée que l’EI la retrouve et lui prenne son enfant.

« Je sais qu’un jour, l’Etat Islamique viendra ici tôt ou tard. »

Beaucoup de yézidis sont venus dans ce refuge où Amsha vit. Un camps de réfugiés non loin de là a également étendu ces tentes. On estime à près de 3000, le nombre de yézidis retenus en otage par l’EI.

Amsha et quelques membres de sa famille ont réussi à se retrouver. Parmi les siens, sa belle-mère, relâchée avec quelques personnes âgées, car pas assez jeunes pour endoctriner, et pas assez nécessaires pour être gardés.

Après leur fuite, l’enfant d’Amsha, Muaid, était si traumatisé qu’il ne marchait plus et arrivait à peine à cligner des yeux pendant trois mois, restant allongé dans ses bras, apathique. Huit mois plus tard, le garçon court à travers la maison en rigolant. Il se souvient de son père et demande à sa mère où il est. Elle lui dit de ne pas s’inquiéter. Mais, lorsqu’il entend le nom de son père, il pointe son doigt en l’air comme s’il portait un révolver, et imite le son de la détonation. Aucun psychologiste ne l’a vu lui et sa famille. Amsha pense qu’ils ne sont pas la priorité.

« Cet endroit est très malsain : il y a des puces, et tout est sale. Les garçons sont souvent malades. »

Alors que les docteurs et les psychologues sont disponibles dans le camps des réfugiés, elle a décliné toute offre, préférant gérer son trauma seule. Son père affirme que la communauté des yézidis souffre unanimement. « Nous avons tous des filles et des fils ou des parents capturés. » Il est pourtant fier de sa fille, qui a eu la force de s’échapper avec ses enfants. « Elle a marché pendant des heures pour sauver sa vie et celle de ses fils. »

L’EI continue de gagner toujours plus de terrain, massacrant les minorités ethniques et les forçant à fuir. Les villages, cités, et villes de tout le pays sont maintenant désertes.

Amsha a reçu une proposition d’une organisation humanitaire de quitter l’Irak pour l’Allemagne. Elle hésite encore.

« Je ne veux pas qu’on m’aide. Ca ne changerait rien. Mais si je peux être à l’abri et recevoir un traitement, alors j’irai en Allemagne. »

Alors qu’Amsha nourrit son bébé, elle confie ses espoir pour l’avenir. Derrière elle, un lézard longe le mur vers elle. Son ami, à côté d’elle, fait un bond en arrière. Amsha laisse échapper un sourire embarrassé. Elle confie qu’elle n’a jamais vécu dans des conditions aussi insalubres.

Pourtant, il fut une fois où, à Sinjar, elle vivait une toute autre vie.


9 juin 2015
Source : Mashable, par Emily Feldman
Traduction : Sapientia.

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